Définition et enjeux

Construction et herméneutique d'une économie de la puissance humaine

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La prolétarisation de la production et de la consommation


Avant d'aborder le cœur du sujet, nous nous permettons un petit détour par les causes et les principes du management. Selon Rodin42, le management est d'abord une logique de gestion extérieure au sujet productif (et au sujet consommant). Cette gestion irréductiblement extérieure entend ériger l'efficacité en principe et, pour ce faire, entend codifier les actes, les pensées, les protocoles de sorte que l'acte productif devienne contrôlable et, en amont, les affects du producteur lui-même. Dans l'entreprise moderne, on apprend à gérer ses émotions, à devenir acteur de son développement ou à manipuler ses interlocuteurs, on apprend à paraître attaché à un partenaire, à une entreprise, tout en veillant à en chercher un autre, une autre pour maximiser ses intérêts. Si la prolétarisation est la dépossession de la maîtrise des outils, le management est une prolétarisation du langage, du comportement et des affects. Le management fonctionne néanmoins comme une utopie : les décalages entre les désirs effectifs et les désirs attendus par le management ne peuvent que se fuir dans la folie ou se supporter dans la médication43.

Proposition 113
La prolétarisation est la dépossession matérielle et cognitive des moyens de production.
Proposition 114
La marchandise puis l'industrie, le fordisme et le management sont des prolétarisations et comme projets et comme pratiques économiques.

Dans la suite de notre réflexion sur les conséquences du fonctionnement de la violence sociale capitaliste, nous avons remarqué que la consommation donnait lieu à une plus-value et que cette plus-value fondait une classe ubiquiste, la petite-bourgeoisie. Cette petit-bourgeoisie tend à devenir la classe universelle, elle est plongée aussi bien dans les difficultés de la bourgeoisie que dans les contradictions des prolétaires et, du fait de cette position ambivalente, elle se retrouve dans l'impuissance d'une situation paradoxale. Elle est prolétarisée à tous niveaux en tant que prolétaire. Ces niveaux incluent, pour commencer, les couches les plus évidentes, la consommation et la production. La prolétarisation est d'abord une dépossession des outils de production. La notion d'outils de production inclut aussi bien les ressources communes, les machines et les techniques utiles à la production que la connaissance, le savoir-faire liés à la production. Par ailleurs la réalisation du capital sur une période donnée correspond à la production de valeur ajoutée pendant cette période. La consommation ne peut être comprise comme une composante accessoire de la production, elle en est un moteur fondamental, indissociable du machinisme productif.

Comme la marchandise puis l'industrialisation séparent l'acte de faire et ce qui est fait, elles dissocient l'acte d'acheter et la puissance sociale de la représentation de soi. Le fordisme a poussé le mouvement à son paroxysme. Il correspond à un pic de production capitaliste, à sa gloire quantitative. Au niveau de la production, les tâches ont été divisées, disséquées, étudiées. On a calculé les positions du corps, de la tête, des mains qui maximisaient la production horaire. Les mouvements du corps et de l'esprit de l'acte de production étaient partagés et distribués entre les acteurs de la production selon un seul principe : faire le plus au plus vite. Il ne s'agissait même plus de faire tourner une machine qui tissait des vêtements, il s'agissait d'introduire un fil dans une aiguille toutes les vingt secondes. La tâche du travailleur n'a plus de lien – même indirect – avec ce qui est produit : un ouvrier textile peut se retrouver à tourner des boulons et un métallurgiste peut coudre des points toute la journée. Les ouvriers déjà dépossédés de la propriété des outils de production sont de plus exclus des connaissances utiles à leur utilisation. Au travail, il s’agit de ne plus penser. Pourtant, l’idée de l’être sans qualité apparaît dans son caractère utopique à l’occasion des pauses, des regards au travail et dans d’insoupçonnables interstices d’un monde sans qualité. La conformation jamais n’abolira le singulier.

Les aspects fordistes de la consommation ont surtout modifié les modes de distribution. Les échoppes ou les bazars ont cédé le pas aux grandes surfaces, aux centres commerciaux. L'ampleur du développement de ce mode de distribution a dû attendre la généralisation de l'automobile pour s'étendre jusque dans les campagnes. Les centres commerciaux et les grandes surfaces se livrent une concurrence acharnée. Or, pour pouvoir prendre le dessus sur ses concurrents, une enseigne de la distribution doit vendre le plus de marchandises possibles au prix le plus élevé, elle doit avoir un chiffre d'affaire le plus élevé possible. Diverses techniques permettent de maximiser la plus-value réalisée par le vendeur. D'une part, il s'agit de donner envie d'acheter. D'autre part, il s'agit de faire passer l'importance du coût d'achat au second plan par rapport à l'importance de l'acquisition. Il faut donc exagérer l'importance libidinale de l'acquisition et euphémiser son impact financier – et donc le nombre d'heures de travail concret nécessaires à la contre-partie salariale du prix de la marchandise. Pour ce faire, les moyens de propagande hypertrophient la nécessité d'acheter pour l'individu-masse : les médias et la publicité associent l'image sociale du bonheur à l'achat. Ce bonheur est présenté comme un idéal universel. Ceci ne manque pas de frustrer les consommateurs de manière permanente. Ils ne se satisfont pas d'acheter, il s'agit pour eux de toujours acheter. L'augmentation de l'importance de l'acquisition par rapport à l'importance du quantum de travail déréalise ce dernier au profit d'une mystique du produit.